TEXTES

CRITIQUES

Cédric Loire / Entrée en matière
2014

Les œuvres d’Edwige Ziarkowski revêtent souvent l’aspect de petites constructions, d’installations réalisées dans des matériaux composites, généralement à partir ou autour d’un élément déclencheur: fragment d’enduit de mur, bloc de paraffine, éléments de ligne de pêche, betterave séchée... 

Des extraits d'objets - ruines, dépouilles, épaves, qu’elle intègre et articule à de menus agencements à l’apparence et à l’équilibre précaires. 

En chacun se condense une micro-situation, s’amorcent des narrations fragmentaires, ambivalentes, aux tonalités douces et dont la violence est dissimulée - à la fois liées à l’enfance et sourdement menaçantes: ici une minuscule cabane dangereusement perchée au-dessus d’une improbable brisure de crâne difforme; là un cauchemar de noyade, où l’on est absorbé par une éponge sertie dans des éclats de miroir…

L’artiste parle de ses œuvres comme d'«objets solitaires». 

Ce sont aussi des paysages en miniature, d’étranges îlots; des petits mondes aux allures d'archipel dont la fragilité et la légèreté apparentes sont en réalité le mirage d’une inquiétude profonde - qui, parfois, s’exprime frontalement, lorsque dans une peinture surgit une devise sinistrement célèbre convoquant les fantômes des heures les plus sombres du XXème siècle. 

La modestie des moyens mis en œuvre ne doit donc pas tromper l’observateur sur les aspirations de l’artiste: il ne s’agit rien moins que de dépeindre, selon ses propres termes, «l’envers de l’océan»- sa profondeur et ses ténèbres; l’opacité de sa surface et le mystère de ce qu’il y a dessous; la solitude, les terreurs enfantines et les traversées indicibles aussi, car «au fond de l’eau il fait vide».

Clemenh / La Belle revue

2009

Voici le résultat d'un combat. Mais point de machines de guerres ni de troupes suréquipées déferlant au devant d'un impact explosif: la violence est, ici, insidieuse, fruit d'une bataille de petites mains. Car, plutôt que de vaincre, il s'agit de vivre. A l'instinct. Sans rationaliser le propos plastique.

Edwige se bat. Ses armes sont standards: pauvres armes, pauvre matériel. Elle assemble, les objets, les images, de registres variés (scientifique, quotidien, dessins naïfs) et de formes différentes (abstraction, figuration, couleur, noir, blanc), aussi les mots et leurs écritures.

Sa technique de combat relève de la guérilla. C'est une guerre de coups de mains, menée de front, sans détour ni merci. Sans stratégie d'envergure, sans pompe ni esprit de conquête, Edwige brasse, tisse des liens et des passerelles qu'elle harcèle jusqu'à l'usure et ainsi détoure des territoires plastiques et émotionnels aux milieux desquels sont ménagés de vastes océans de rêves réservés.

Car son travail, s'il est fait d'une multitude de petits trésors divers, s’exécute intuitivement avec minutie, parcimonie.

Et puis il y a les mots. Donnés à voir autant qu'à lire. C'est qu'ils sont fatigués, usés, comme échoués, déposés là sur la page par des marées incessantes. C'est le travail qui, les remettant constamment sur le métier, permet leurs formes empiriques (typographie, mise en pas, lien avec les dessin) et à Edwige, qui parles d'écrits/poèmes, de se dédouaner de certaines lois de l'écriture qu'il est convenu de reconnaître à la poésie. 

Il en ressort alors un dépouillement et une simplicité qui amènent ces vers à l'essentiel, comme si le superflu reposait dans quelques fonds marins.

C'est une poésie qui tient autant de l'air du temps, par son côté descriptif, qu'au fil du temps avec ses listes d'usage journalier et l'évocation d'un présent appelant le souvenir, la nostalgie.

D'apparence légers comme des bois flottés mais en réalité profonds et lourds de sens parce qu'abîmés par une histoire précise, les écrits d'Edwige, pour peu que l'on vienne se promener en solitaire sur ce littoral, résonnent d'un écho, lointain mais distinct, qui invite à prendre du recul sur notre quotidien.

Il semble possible alors d'"apprendre à compter les jours, voir se passer les jours, comprendre... et enfin "vaincre (nos) ennuis de passage".

Pas de démonstration esthétisante.

Juste une poésie, violente et calme, comme un coup de poing suivi d'une longue caresse, légère et vaporeuse.

Juste une harmonie nécessaire entre l'impératif d'une urgence et un temps qui fuit les points d'accroche.

Juste un langage, personnel mais commun, comme l'usure d'un dictionnaire auquel manque quelques "A", quelques "Z", mais qui garde, entre ses pages cornées et sans podium, colère, rêverie et un éventail de mots de rien, des mots avec derrière des idées, des émotions, des pensées et, en filigrane, la suite qui, définitivement, nous appartient.

Guillaume Desanges / Les enfants du sabbat IX
2008
Western électrique

Calligraphie sauvage sur les murs entre slogans revendicateurs et amorces de poèmes, collages, moulages en plâtre, dessins sur papier millimétré, assemblage d'objets récupérés : d'emblée c'est l'instabilité et l'indéterminisme stylistique qui marquent. L'affirmation nette d'une économie de travail basée sur l'intuition, l'énergie et la liberté plus que la virtuosité technique. Des images ou des mots souvent taillés dans le vif et rendus avec une application pressée, une efficience sans complaisance. Privilège de l'impact immédiat sur le raffinement et la maîtrise, sans prudence, ni précaution. Épuisement de la voie diplomatique, maintenant on tire. Le travail d'Edwige Ziarkowski prolifère librement dans l'espace, mais touche immédiatement et précisément, légitimé par l'urgence et la nécessité d'un message à délivrer quitte à utiliser les moyens du bord, comme les rescapés d'un naufrage composent à la hâte et avec des matériaux disparates un SOS visible du ciel.

Ce mélange volontaire de formes, motifs populaires et thèmes d'actualités enchevêtrés à des références poétiques ou romantiques, relève d'une sorte d'économie alternative de l'art opérant par recyclage, et qui déborde l'espace qui lui est légitimement réservé. Mais ne vous y trompez pas, cette facture spontanée, brute, voire presque naïve n'est en rien signe de désinvolture ou de désengagement plastique. Edwige parle des mots et des images comme des armes et pratique un art à l'impératif. Jouant sur la confrontation, le frottement, l'affrontement des formes, elle reflète un certain chaos du monde contemporain. Un chaos aussi bien politique qu'émotionnel. Ce mode opératoire proche de certaines expressions populaires comme le slam basées sur l'improvisation et l'analogie est aussi une façon de libérer l'imaginaire. Ses cadavres exquis visuels et textuels, faits de rapprochements intuitifs, évoquent tout aussi bien la guerre, la peine de mort, qu'un ciel étoilé, les fleurs, le soleil ou la lune. Une non hiérarchie des valeurs qui évoque un processus mental parfois fiévreux : choc des idées, brûlures par frottements de pensées et de matières hétérogènes, alliances précaires, fugaces, fulgurantes.

Il est à cet égard intéressant que le projet de l'artiste pour l'exposition des "Enfants du Sabbat 9" au Creux de l'Enfer ait pris pour motif principal la chaise électrique aux États-Unis, tant son travail en général pourrait bien relever de la métaphore électrique, mais alors dans l'idée du faux contact permanent, volontaire et déterminé. Branchements hasardeux qui produisent une énergie parfois incontrôlable, et peuvent aussi électrocuter, disjoncter. Si ses œuvres clignotent parfois, font du bruit, de la lumière et du son, c'est moins dans une visée féérique que sous le mode de l'alerte. Non réconciliée avec le monde, la poésie visuelle d'Edwige Ziarkowski maintient la pression et aiguillonne notre vigilance. 

Kanna Igarashi / Écrits croisés
2007

" Une fille de bûcheron errant dans la forêt...

De temps en temps la lumière aigüe à travers les feuilles l'éblouit.

Un jour elle trouve des déchets et des ossements dans une clairière de la forêt.

C'est la vision imaginaire que j'ai immédiatement eu devant son personnage.

La recherche acharnée sur les mots semble son habituelle appétence. 

Elle amoncelle des rebuts, des objets personnels ou de tierces-personnes.

Quels que soient les mots ou les objets, ils passent dans son esprit et ils deviennent son propre langage.

Autrefois son travail était plutôt structuré au mur de son dessin et de son écriture : l'écriture tapée maladroitement sur la vieille machine à écrire et sa petite écriture à la main rythment son poème.

Son dessin subtil et translucide est comme une onomatopée qui figure ce qu' elle perçoit et sent.

Son dessin géométrique me rappelle les dessins de Léonard de Vinci. Il était aussi bien rêveur que scientifique.

Mais son dessin géométrique et la formule mathématique ne calculent pas l'espace réel.Ils montrent et calculent la fonction mentale, le sentiment et l'état d'âme.

Aujourd'hui, son travail a dépassé la 2ème dimension pour devenir volume et installation.Il envahit le sol, le mur et le plafond. Elle garde son écriture et le dessin pour l'édition.

On trouve beaucoup d'utilisations d'objets manufacturés qui composent son poème dans l'espace.Les objets de la vie quotidienne et des brics-à-bracs se mêlent à la métaphysique.

L'arrangement de coton-tiges comme un joli tapis qui nous rappelle la sensation si douce est contrasté par l'avion de guerre.

l'avion muré qui gigote, gémit, est-ce que ça représente aussi notre mentalité?

Le travail d'Edwige n'est pas qu'une rêverie."